Jeudi 13 mars 2008

Rythmologie #5

(Projet d’article pour le magazine OneShot n°5)

 

Noctilius nec mergitur

 

Afin de répondre aux nouvelles exigences de mobilité des franciliens, autant noceurs que travailleurs, la région et le syndicat des transports d’Ile de France ont lancé, il y a bientôt un an, un nouveau service de bus nocturnes « Noctilien », remplaçant le désormais légendaire Noctambus. Visite d’un monde meilleur, ouvert toute la nuit...

 
         A l’heure où la ville que l’on croit épuisée, s’endort bercée par le roulis déhanché de la Seine, une atmosphère fulgurante et chimique étend sa robe au loin, sur l’œil brillant de quelques noctamphiles. C’est à cette heure de départ, Porte d’Italie, que nous décidons de faire un pas dans la modernité, modeste il est vrai, en nous laissant porter par le Noctilien, dans les méandres et autres complications de la Capitale.

D’un air joviale, malgré une nuit joliment entamée déjà, le chauffeur nous gratifie d’un large salut amicale et franc, nous invitant à prendre place. Cette bonhomie inhabituelle suscite rapidement une première interrogation. Serait-ce la chape nocturne posée sur nos têtes qui étoufferaient les mécontentements, ou bien la langueur du jour déclinant qui assouplirait les comportements ? Serait-ce encore le montant des émoluments à hauteur de vingt-cinq pourcent sur salaire, qui expliquerait tant d’affabilité ? Sourire de notre interlocuteur qui démarre en sifflotant...

            Au travers des hublots à la peau grasse et figée, c’est dans l’or d’un grand décor panoramique que les pensées s’étirent sur les trottoirs. Tels des écrous éclatant, des étoiles éphémères sont fixées tout au long des allées, des rives et des coupoles irradiée d’énergie atomique. Entre elles nous voyageons, distraits par l’histoire de l’appareillage roulant qui nous mène droit au cœur de Paris.

           

Imaginez Paris, non plus assis dans son écrin de dioxyde périphérique, mais cerclé de briques et de mortiers, d’une muraille, celle des Fermiers Généraux. Nous sommes en 1828. Et, tandis que la monarchie de Charles X s’essouffle dans le bourbier impropre d’une cité congestionnée et proche de l’asphyxie, deux visionnaires, l’un préfet de Police, l’autre commerçant nantais, élaborent un système de transport à itinéraires fixes et horaires réguliers : l’Omnibus est né, du nom d’un certain vendeur de chapeaux dont l’enseigne « Omnes Omnibus » se trouvait alors face au lieu de stationnement des premières voitures. Tractées par des chevaux, encadrés par un cocher flanqué d’un conducteur, dont le rôle se résumait à octroyer les places et décompter le nombre d’usagers par course, les engins connurent un succès immédiat et pérenne, en dépit de la concurrence du tramway, apparu en 1873, puis du métropolitain en 1900. 

            Imaginez en effet la stupéfaction des riverains devant l’arrivée pétaradante du premier Autobus à essence découvert lors du Salon de l’Automobile de 1905 et la disparition non moins émouvante, de la dernière traction à cheval, en 1913. Nos ancêtres parisiens vécurent ainsi une nouvelle révolution dont le pendant actuel pourrait bien être l’avènement du Noctilien, avec ses 35 lignes, desservant 1950 stations, roulant de 0h30 à 5h30 exactement, sept jours sur sept et 365 jours par an.

           

Parvenus à Châtelet, terminus de notre première étape, nous tentons de joindre notre correspondance vers le grand Nord de Paris. L’attente est un peu longue, de l’ordre de la demi-heure, on décide de se rapprocher à pieds du prochain arrêt, et profiter d’un ciel clair traversé du vent tiède d’un délicieux soir d’été.

 

Là-bas, à l’extrême fin du regard, tel coin de bâtiment, tel arrête de monument qui se mire dans l’eau ou dans le reflet de son voisin de pierre, semble un pantin grotesque au rire dilué dans une rivière d’huile. Tandis qu’à leur côté, sur des places éclairées, des forêts de tridents enflammés versent sur les visages d’amants besogneux leur jalouse espérance. On avance toujours, dans les mille chemins de bars et de boutiques, au milieu des milles regards de promeneurs nocturnes, aux yeux obstinés et hagards. La nuit se peuple...

Surface en deuil d’un vieillard mystérieux, tenant sa valise à souvenirs d’une main, de l’autre un cornet de glace vanille, paraissant y goûter la fraîcheur du soir, peut-être aussi le froid d’un monde à venir, dessiné dans la douceur sucrée d’une friandise glacée.

Au bout des promenoirs de la nuit, les attitudes sont finalement les mêmes, toujours, dans la chair viscérale, sans que la bouche même ne tressaille, bien que le cœur, où le désir travaille, pulse abondamment dans l’obscure intimité de sa cage.

 

Nous marchons, encore, passant d’une ruelle à une autre, nous arrêtant devant chaque abris bus, dans l’espoir que l’un d’eux nous apprenne ce que l’on ignore encore : où et quand peut-on rattraper l’autobus de nuit ? S’en suivent quelques mots passionnés avec des passantes tout aussi paumées, des sourires de nacres estompés dans l’attente d’un bus que l’on ne voit toujours pas arriver.

Ici, on danse et on chante, ravis de la seule possibilité qu’une mécanique roulante nous conduise jusqu’au bout de la Nuit.

 

Nicolas Sandanassamy

Dessins : STPo
par Nicolas Sandanassamy publié dans : Articles
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