Samedi 1 mars 2008

29-30/08/06

 

Chennai

 

Après une première nuit quelque peu chaotique, entre moustiques affamés et muezzins psalmodiant leur languissante mélopée dès les premières lueurs de l’aube, nous avons passé notre première journée dans la capitale du Tamil Nadu. Chennai, ou Madras, est une ville tentaculaire laissant courir sur ses cicatrices 12 ou 15 millions d’habitants. Qui sait, les chiffres varient tellement, on ne parvient jamais à une estimation indiscutable. Entre les distances et l’activité interne, il faut compter plusieurs heures en bus et des litres de sueurs pour sortir de la ville. Ici, la fatigue devient rapidement notre ombre.

 

On lit, voit et entend, tout un florilège de logorrhées balançant entre stupéfaction extatique et répulsion pudique. J’avoue moi-même être tenté de réciter mon chapelet devant l’amoncellement qui grouille sous mes yeux.

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Des visions communes à tout voyageurs venus se frotter les mirettes au glacis de l’Inde : Cyclones de voitures, de rickshaws, de motos, de bus écrasés sous une charge dont on ignore si elle vient du soleil ou des hommes. Labyrinthe de ruelles, venelles douteuses exhalant de leur chair mille odeurs d’égouts et de jasmin. Paysage de routes défoncées, engorgées et entrecoupées d’enseignes publicitaires vantant les derniers produits hi-tech totalement indispensables.

Partout se glissent des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards, des handicapés, des mendiants et des religieux errants. Partout ils fourmillent et demeurent pourtant immobiles...

 
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Ce doit être le premier coup d’œil qui vous inflige la plus grande interrogation.

 

Derrière les hublots de l’avion, je pensais déjà assister à la lente reptation d’un mythe, un serpent aux écailles séculaires jetant des milliers de lumières blanches et jaunes sur la nuit. Un mythe qui vous mène, par de longs chemins tortueux, vers vous-même.

 
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Le regard. Ce matin, nous avons parcouru gaiement les rues serrées du quartier de Tripinade, à proximité de l’océan. Il a fallu louvoyer entre les divers projectiles humains et motorisés, lancés dans toutes les direction pour enfin atteindre le bord de plage. Un bon exercice pour aiguiser les réflexes, qui nous a tout de même conduit à notre toute première rencontre.

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Dans le mælström furibond mais charmant qui nous couvrait, nous sommes pratiquement tombés sur une vieille femme, le regard en creux et le front plissé qui nous tendait sa main en sébile. Elle s’est mise à pointer de la tête un petit singe pelé accroché à son épaule. Dévotement, nous nous sommes pliés à la coutume touristique et avons déposé quelques roupies au fond de sa main. Elle s’en est allée lentement, nous laissant séduits et coupables.

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Direction la plage, la Marina Beach, suivi de l’office du tourisme pour quelques explications.
 

Les bâtiments sont beaux, dans le style pittoresque de la période coloniale, un brun délabré, mais si fonctionnel. Quelque soit son office, chaque lieu est investi d’une vie jamais violente malgré la population qui s’y retrouve.

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Chennai est une cité bruyante et brûlante, sordide et cossue, pleine des contradictions évidentes que l’on se partage entre voyageurs. Pourtant, j’y décèle une parfaite unité, une particulière homogénéité physique.

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Difficile de dire encore ce que trament les Madrasis. Certains semblent perdre leur temps avec délice à l’ombre d’un banian immense, tandis que d’autres, en bordure de trottoir, sirotent un thé au lait ou une boisson prodigieusement sucrée. Ils paraissent si détachés de l’agitation alentour. Qu’il s’agisse des corbeaux dociles comme des pigeons, ou des quelques chiens malingres sautillant près d’eux, ils restent en silence dressés dans leur intimité.

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D’autres au contraire, hardis et fiers, viennent nous voir et nous abreuver de questions.

 
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Une partie de moi vient de quelque part ici, mais c’est avec mon autre part de moi que je suis venu chercher ce fragment indien me faisant défaut. Mon père avait ce regard mélancolique et dur, amoureux et intransigeant quand il évoquait sa terre natale. De lui j’ai hérité mon œil anguleux et ferme, une exigence sans fond portée à même la peau.
 

Je ne peux m’empêcher de contempler avec amitié et souvent irritation, les méandres de mon âme indienne que je vois refléter dans le regard de tous ces indiens mystérieux. Ils sont mon énigme, le coin opaque de moi-même que je cherche à percer sans jamais tenir autre chose qu’une image tragicomique du réel.

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par Nicolas Sandanassamy publié dans : Récit de voyage
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