La minute de sable
Je peux te raconter. C’est un homme d’âge banal, de figure banale. Un homme à l’image de tant d’autres, sans ride ni poussière, qui chercha à s’évader d’une prison sans mur
ni toi... Il s’est éveillé un matin, un goût amer dans la bouche. N’y prêtant pas encore attention, il se
leva ainsi que chaque jour, bu son café ainsi que chaque jour, fuma sa cigarette ainsi que chaque jour, fit ses ablutions ainsi que chaque jour, et pria son dieu d’être plus clément
aujourd’hui.
Aujourd’hui ne semblait pas bien différent d’hier, ni même d’avant-hier, en réalité le présent lui semblait toujours conforme au passé. L’avenir n’avait aucun sens, plus aucune
substance, et le temps tout entier se trouvait ramassé en poignée de sable sec, dont chaque grain lui paraissait une journée tombée inutilement de l’ensemble.

Il fallait le voir déambuler sous un ciel de métal lourd lardé de griffures cotonneuses. Le regard
tombant sous le nez, un sourire sans lèvre dont on ne pouvait affirmer avec conviction qu’il était là où il devrait, tout au plus entre sourcils et menton. Il aimait à te regarder ainsi, par en dessous, épiant tes petits riens, tes maladresses et tes tics, toutes ces basses vertus que
tu t’empresses de dissimuler à ton entourage, par en dessous, par derrière. Il s’en était fait une spécialité.
Guetteur de nos insignifiances, de nos sillons ingrats et de nos vergetures morales, il auscultait d’un œil, disséquait de l’autre et chaque mot était un nouveau coup de
scalpel porté aux masques nous habitant. Il nous assurait, « le silence est une peau fragile, simple à trancher pour qui sait manier son outil ». Le plus difficile est d’estimer ce
qu’elle renferme : quelques morceaux ineptes de viandes, autant de pensées contractées et de sentiments frustrés sur le point d’étouffer, pour parfois, en anecdotes filantes à travers sa
vie, avoir l’honneur d’assister à l’accouchement d’une idée, d’une âme fraîche encore épanouie, exubérante de coeur et d’esprit.
Il fallait plonger dans ses orbites à même le vide et rompre le socle de plomb sous nos pieds.
Vivre cet effondrement d’images pathétiques dont on fait si souvent une niche sacrée. Lui y voyait davantage un ravin écorchant le tissu des souvenirs. Il te scrutait tranquillement. Tes peurs
et tes vices, la lente pollution de tes désirs, comptant une à une les gouttes de poison infiltrant ton sang. Il fallait le suivre, longeant les trottoirs, clopiner entre les avenues dessinant l'arène d'une cité de goudron frais. Sur les
murs suintait la lumière, dégoulinant en perle des fenêtres. Au sol, une chaleur brumeuse remontait en volutes, imprégnant les carapaces métalliques des voitures, leurs rétroviseurs liquides
s'allongeant démesurément.
Il avait tellement marché. Tellement roulé sur ses jambes des milliers de kilomètres de terre, sans but, rebondissant seulement contre les femmes, les enfants et les hommes
qu'il croisait. Sans aspérité, ni relief. Sa vie en ligne droite, sectionnante. Un brouillard de sons échappé
des objets. Des couleurs traînantes sur les façades aveugles. Mais une oeuvre en construction. Une apparition de formes au fond de sa tête. Il se contemplait, son image argileuse, friable,
collée sur le miroir de sa chambre.
Il avait souvent cette impression de n'être pas lui, pas ce reflet livide à l'intérieur de l'autre. Une image collée, la sienne d'abord, dans le miroir, mais aussi dans les
yeux de l'autre. Une figure sans visage, émiettée dans les yeux de tous les autres.
J'ai mâché une fameuse poignée de terre, murmurait-il au tout venant
courageux que l'odeur du vécu ne dégoûtait pas. De la terre de morts pour avoir des visions de l'Au-delà ! Et d'ajouter, fiévreux: Je voulais ce jour-là, souiller
un peu d'art… J'annonce un siècle de ferraille et de rêves à combler ! Sur les parois de sa gorge, la
saveur écoeurante tournait.
***
Un matin non loin du précédent, un goût abject dégoulina de son nez puis
dans ses yeux, se frayant un chemin jusqu’à son cerveau. L’homme devenu fou, grattait aux murs de sa chambre, atteignant ceux de la maison, trouant l’espace comme asphyxié.
Je te l'ai dit, tu ne dois rien accepter. Recevoir revient à donner, donner à
mendier, mendier à survivre. Tu ne dois pas sur-vivre, mais vivre. Et bien que sur-vivre devrait en soi signifier une vie supérieure à la vie elle-même, il ne s'agit en définitive que d'une
non-vie, l'ombre stérile d'une vie. Je t’invite au suicide. Ton suicide. Sache que deux
options s'ouvrent à toi : demeurer en vie tout d'abord, c'est-à-dire vivre vraiment, comme je te l'ai dis. Ou, sans regarder par derrière, mourir pour ne plus avoir à survivre. Car il vaut
mieux vivre et mourir dans ses illusions que survivre sans elles.
***
Alors moi je m’étais mis sur mon trente et un. J’avais mis mon beau caleçon pourpre, je portais une barbe encore fraîche, mais tu n’étais pas là. Tu ne souhaitais
pas me voir. Trop de fatigue m’as-tu dit. Je n’y croyais pas et ni crois toujours pas. Ton visage s’est exercé sur ma nuque, tes doigts sur mon cœur, j’ai vu ton âme bondir hors de toi pour se
faufiler jusqu’à moi, la nuit révolue. Et pourtant...
Tu as le front de me croire frapper de cécité, tu as le courage insensé de jouir de tes erreurs, comme si rien ne pouvait s’effondrer d’un coup. Si tout était déjà à terre,
du lustre imaginaire des bâtisseurs de cités aux décès immédiats et irréversibles de tous les dieux connus, plus rien ne pourrait me toucher. Pareil à toi je vivrais, les ongles plongés au fond
des paysages d’usines et de charbons. Pareil à toi, j’irais vendre sur les tombes les morceaux de quelques immortelles, j’irai assassiner tous ces hommes heureux d’exister, ventrus de
compassion gluante, des tranches d‘humanités épaisses et grasses à demi broyées entre leurs lèvres.
Attendre, comme toi, fondu dans l’obscurité des villes, que les proies de ma détresse battent le pavé de leurs talons pressés. On dit qu’il existe sous le couvercle des tombes, une réalité plus proche des hommes d’aujourd’hui. Je dis qu’il existe sous le
couvercle des latrines, une même proximité. Je dis que même dans le pus d’une pomme moisie, il existe cette sorte d’intimité. Que c’est à cela qu’un enfant affamé doit penser quand il
meurt.Tu te trouves utile. Nécessaire. Tu es une partie de rien. Un néant compliqué, vide.
***
Il t’observe avec fermeté, use d’une rigueur délaissée. Crois-tu que le temps filtrera de ses mains rugueuses, emportant avec elles le récit de tes
blessures ? Il flotte entre vous une odeur sourde, une saveur de rires aigus plantée dans la bouche enfonçant les nuits à coups de marteau, à grands coups de couteau crissant. Et le
jour ensanglanté luisant sur le manche, il te regarde comme si de rien n’était, la paume encore souillée d’amour.
Il se lève, tandis que tu dors encore au milieu d’un désordre de peau et de draps. Tu as la nuque rejetée en arrière, une moue inonde ton visage interrogeant le sien.
Combien de temps reste-t-il ?
Fin
Illustration : Pochep
Parue dans la revue Commune n°42 (Ed.
Le temps des Cerises)
par Nicolas Sandanassamy
publié dans :
Nouvelles
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