Jeudi 13 mars 2008

« Grande Gidouille »
(2004)


Je verse sur la terre du tombeau, le lait, le miel,

 le vin, car c’est avec cela qu’on réjouit les morts…

Iphigénie in Euripide

 
 
A cette heure obscurcie par les volutes sombres d’une ignorance masquée du sourire laiteux de l’assurance,
       Tenons écartés de nous les malentendus, les contrariétés et les objections qu’un esprit, incapable de produire la synthèse immédiate de l’intuition, ou laisser produire devrais-je dire, ne manquerait pas de vomir à nos pieds…

    Que la Gidouille maltraitée séant, exige le châtiment qu’il sied aux bouffres infatués, indisposant de leur (non-)savoir, l’organe où siège le grand tout…

    On ne sera en effet jamais assez déçu du défaut de crédit alloué à notre épicentre stomacal, dont l’activité jugée manifestement à tort comme dérisoire -ce qui devrait déjà être en soi perçu comme une attitude provocatrice hautement dommageable à la connaissance profonde de notre être intime- est, à l’opposé, ce précieux foyer, cette colline fertile, ce mont Olympe dissimulant à nos yeux bulleux tout juste déglutis du centre de la terre, les vérités secrètes, ce fonds commun à tous atteignant dans le mythe, sa lumière révélatrice…

C’est de lui, de ses secousses fiévreuses, de ses spasmes convulsifs, que naît le jaillissement sismique débordant de nos dents…

N’est-il pas le premier atteint ?
Le premier averti,
Celui qui joue le signe avant-coureur…


A part moi : « N’y aurait-il pas là, l’odeur bien connue d’un brûlot sur la chair »
-C’est ici, en lui, que l’on cherche le signe
paroxystique,
Le démon accouplé au dieu…


Un satrape : « Sacrifice aux Dieux,
Sacrifice Odieux
Sacrifice haut dit eux
Sacrifice aux d’yeux »


Je parle, j’exprime, je saisis, je vomis…


Voilà débusquée la graine infantile, le germe noiraud prisonnier de sa gangue, incarcéré dans son hospice dermique…


Le voilà arraché de sa nuit insondable, lavé des attouchements filés qui emmaillotaient son éclat…Le Mythe…

Car le mythe est très certainement ce qu’il y a de plus primitif en nous, le dernier vestige de la semence primordiale qui porta la flamme vitale dans ce corps puant que nous tentons vainement de camoufler sous d’épais artifices… Ce paquet informe d’os, de peau, de nerfs, de moelle, de chair, de sperme, de lymphe, de sang, de muqueuses flasques et roses, de larmes, d’urine et de vent…


Or, je le répète, s’il existe un lieu physique, un centre névralgique indubitable où cet éclat témoin de la lumière céleste est fiché, je le situerai, à n’en point douter, dans le ventre. Constat que vous avez déjà expérimenté…

De la giberne, des sons immortels se dispersent dans toutes les directions…Ni purs sons, ni simples évocations magiques, ce sont des paroles vivantes, et comme telles leur pouvoir surpasse largement le niveau mental. De cette énergie de la parole éructée du fond de notre dedans, l’on doit non seulement saisir le sens, mais également ce que je nommerai les vibrations…
                                                                        
                                                                             2004

 
par Nicolas Sandanassamy publié dans : Textes
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Jeudi 13 mars 2008

Rythmologie #5

(Projet d’article pour le magazine OneShot n°5)

 

Noctilius nec mergitur

 

Afin de répondre aux nouvelles exigences de mobilité des franciliens, autant noceurs que travailleurs, la région et le syndicat des transports d’Ile de France ont lancé, il y a bientôt un an, un nouveau service de bus nocturnes « Noctilien », remplaçant le désormais légendaire Noctambus. Visite d’un monde meilleur, ouvert toute la nuit...

 
         A l’heure où la ville que l’on croit épuisée, s’endort bercée par le roulis déhanché de la Seine, une atmosphère fulgurante et chimique étend sa robe au loin, sur l’œil brillant de quelques noctamphiles. C’est à cette heure de départ, Porte d’Italie, que nous décidons de faire un pas dans la modernité, modeste il est vrai, en nous laissant porter par le Noctilien, dans les méandres et autres complications de la Capitale.

D’un air joviale, malgré une nuit joliment entamée déjà, le chauffeur nous gratifie d’un large salut amicale et franc, nous invitant à prendre place. Cette bonhomie inhabituelle suscite rapidement une première interrogation. Serait-ce la chape nocturne posée sur nos têtes qui étoufferaient les mécontentements, ou bien la langueur du jour déclinant qui assouplirait les comportements ? Serait-ce encore le montant des émoluments à hauteur de vingt-cinq pourcent sur salaire, qui expliquerait tant d’affabilité ? Sourire de notre interlocuteur qui démarre en sifflotant...

            Au travers des hublots à la peau grasse et figée, c’est dans l’or d’un grand décor panoramique que les pensées s’étirent sur les trottoirs. Tels des écrous éclatant, des étoiles éphémères sont fixées tout au long des allées, des rives et des coupoles irradiée d’énergie atomique. Entre elles nous voyageons, distraits par l’histoire de l’appareillage roulant qui nous mène droit au cœur de Paris.

           

Imaginez Paris, non plus assis dans son écrin de dioxyde périphérique, mais cerclé de briques et de mortiers, d’une muraille, celle des Fermiers Généraux. Nous sommes en 1828. Et, tandis que la monarchie de Charles X s’essouffle dans le bourbier impropre d’une cité congestionnée et proche de l’asphyxie, deux visionnaires, l’un préfet de Police, l’autre commerçant nantais, élaborent un système de transport à itinéraires fixes et horaires réguliers : l’Omnibus est né, du nom d’un certain vendeur de chapeaux dont l’enseigne « Omnes Omnibus » se trouvait alors face au lieu de stationnement des premières voitures. Tractées par des chevaux, encadrés par un cocher flanqué d’un conducteur, dont le rôle se résumait à octroyer les places et décompter le nombre d’usagers par course, les engins connurent un succès immédiat et pérenne, en dépit de la concurrence du tramway, apparu en 1873, puis du métropolitain en 1900. 

            Imaginez en effet la stupéfaction des riverains devant l’arrivée pétaradante du premier Autobus à essence découvert lors du Salon de l’Automobile de 1905 et la disparition non moins émouvante, de la dernière traction à cheval, en 1913. Nos ancêtres parisiens vécurent ainsi une nouvelle révolution dont le pendant actuel pourrait bien être l’avènement du Noctilien, avec ses 35 lignes, desservant 1950 stations, roulant de 0h30 à 5h30 exactement, sept jours sur sept et 365 jours par an.

           

Parvenus à Châtelet, terminus de notre première étape, nous tentons de joindre notre correspondance vers le grand Nord de Paris. L’attente est un peu longue, de l’ordre de la demi-heure, on décide de se rapprocher à pieds du prochain arrêt, et profiter d’un ciel clair traversé du vent tiède d’un délicieux soir d’été.

 

Là-bas, à l’extrême fin du regard, tel coin de bâtiment, tel arrête de monument qui se mire dans l’eau ou dans le reflet de son voisin de pierre, semble un pantin grotesque au rire dilué dans une rivière d’huile. Tandis qu’à leur côté, sur des places éclairées, des forêts de tridents enflammés versent sur les visages d’amants besogneux leur jalouse espérance. On avance toujours, dans les mille chemins de bars et de boutiques, au milieu des milles regards de promeneurs nocturnes, aux yeux obstinés et hagards. La nuit se peuple...

Surface en deuil d’un vieillard mystérieux, tenant sa valise à souvenirs d’une main, de l’autre un cornet de glace vanille, paraissant y goûter la fraîcheur du soir, peut-être aussi le froid d’un monde à venir, dessiné dans la douceur sucrée d’une friandise glacée.

Au bout des promenoirs de la nuit, les attitudes sont finalement les mêmes, toujours, dans la chair viscérale, sans que la bouche même ne tressaille, bien que le cœur, où le désir travaille, pulse abondamment dans l’obscure intimité de sa cage.

 

Nous marchons, encore, passant d’une ruelle à une autre, nous arrêtant devant chaque abris bus, dans l’espoir que l’un d’eux nous apprenne ce que l’on ignore encore : où et quand peut-on rattraper l’autobus de nuit ? S’en suivent quelques mots passionnés avec des passantes tout aussi paumées, des sourires de nacres estompés dans l’attente d’un bus que l’on ne voit toujours pas arriver.

Ici, on danse et on chante, ravis de la seule possibilité qu’une mécanique roulante nous conduise jusqu’au bout de la Nuit.

 

Nicolas Sandanassamy

Dessins : STPo
par Nicolas Sandanassamy publié dans : Articles
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Mardi 4 mars 2008
 

La minute de sable
     
    Je peux te raconter. C’est un homme d’âge banal, de figure banale. Un homme à l’image de tant d’autres, sans ride ni poussière, qui chercha à s’évader d’une prison sans mur ni toi...
Il s’est éveillé un matin, un goût amer dans la bouche. N’y prêtant pas encore attention, il se leva ainsi que chaque jour, bu son café ainsi que chaque jour, fuma sa cigarette ainsi que chaque jour, fit ses ablutions ainsi que chaque jour, et pria son dieu d’être plus clément aujourd’hui.

   Aujourd’hui ne semblait pas bien différent d’hier, ni même d’avant-hier, en réalité le présent lui semblait toujours conforme au passé. L’avenir n’avait aucun sens, plus aucune substance, et le temps tout entier se trouvait ramassé en poignée de sable sec, dont chaque grain lui paraissait une journée tombée inutilement de l’ensemble.

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    Il fallait le voir déambuler sous un ciel de métal lourd lardé de griffures cotonneuses. Le regard tombant sous le nez, un sourire sans lèvre dont on ne pouvait affirmer avec conviction qu’il était là où il devrait, tout au plus entre sourcils et menton. Il aimait à te regarder ainsi, par en dessous, épiant tes petits riens, tes maladresses et tes tics, toutes ces basses vertus que tu t’empresses de dissimuler à ton entourage, par en dessous, par derrière. Il s’en était fait une spécialité.

    Guetteur de nos insignifiances, de nos sillons ingrats et de nos vergetures morales, il auscultait d’un œil, disséquait de l’autre et chaque mot était un nouveau coup de scalpel porté aux masques nous habitant. Il nous assurait, « le silence est une peau fragile, simple à trancher pour qui sait manier son outil ». Le plus difficile est d’estimer ce qu’elle renferme : quelques morceaux ineptes de viandes, autant de pensées contractées et de sentiments frustrés sur le point d’étouffer, pour parfois, en anecdotes filantes à travers sa vie, avoir l’honneur d’assister à l’accouchement d’une idée, d’une âme fraîche encore épanouie, exubérante de coeur et d’esprit.


    Il fallait plonger dans ses orbites à même le vide et rompre le socle de plomb sous nos pieds. Vivre cet effondrement d’images pathétiques dont on fait si souvent une niche sacrée. Lui y voyait davantage un ravin écorchant le tissu des souvenirs. Il te scrutait tranquillement. Tes peurs et tes vices, la lente pollution de tes désirs, comptant une à une les gouttes de poison infiltrant ton sang. Il fallait le suivre, longeant les trottoirs, clopiner entre les avenues dessinant l'arène d'une cité de goudron frais. Sur les murs suintait la lumière, dégoulinant en perle des fenêtres. Au sol, une chaleur brumeuse remontait en volutes, imprégnant les carapaces métalliques des voitures, leurs rétroviseurs liquides s'allongeant démesurément.

    Il avait tellement marché. Tellement roulé sur ses jambes des milliers de kilomètres de terre, sans but, rebondissant seulement contre les femmes, les enfants et les hommes qu'il croisait.
Sans aspérité, ni relief. Sa vie en ligne droite, sectionnante. Un brouillard de sons échappé des objets. Des couleurs traînantes sur les façades aveugles. Mais une oeuvre en construction. Une apparition de formes au fond de sa tête. Il se contemplait, son image argileuse, friable, collée sur le miroir de sa chambre.

    Il avait souvent cette impression de n'être pas lui, pas ce reflet livide à l'intérieur de l'autre. Une image collée, la sienne d'abord, dans le miroir, mais aussi dans les yeux de l'autre. Une figure sans visage, émiettée dans les yeux de tous les autres.

   
J'ai mâché une fameuse poignée de terre, murmurait-il au tout venant courageux que l'odeur du vécu ne dégoûtait pas. De la terre de morts pour avoir des visions de l'Au-delà ! Et d'ajouter, fiévreux: Je voulais ce jour-là, souiller un peu d'art… J'annonce un siècle de ferraille et de rêves à combler ! Sur les parois de sa gorge, la saveur écoeurante tournait.

***

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    Un matin non loin du précédent, un goût abject dégoulina de son nez puis dans ses yeux, se frayant un chemin jusqu’à son cerveau. L’homme devenu fou, grattait aux murs de sa chambre, atteignant ceux de la maison, trouant l’espace comme asphyxié.

   
Je te l'ai dit, tu ne dois rien accepter. Recevoir revient à donner, donner à mendier, mendier à survivre. Tu ne dois pas sur-vivre, mais vivre. Et bien que sur-vivre devrait en soi signifier une vie supérieure à la vie elle-même, il ne s'agit en définitive que d'une non-vie, l'ombre stérile d'une vie. Je t’invite au suicide. Ton suicide. Sache que deux options s'ouvrent à toi : demeurer en vie tout d'abord, c'est-à-dire vivre vraiment, comme je te l'ai dis. Ou, sans regarder par derrière, mourir pour ne plus avoir à survivre. Car il vaut mieux vivre et mourir dans ses illusions que survivre sans elles.

***

   Alors moi je m’étais mis sur mon trente et un. J’avais mis mon beau caleçon pourpre, je portais une barbe encore fraîche, mais tu n’étais pas là. Tu ne souhaitais pas me voir. Trop de fatigue m’as-tu dit. Je n’y croyais pas et ni crois toujours pas. Ton visage s’est exercé sur ma nuque, tes doigts sur mon cœur, j’ai vu ton âme bondir hors de toi pour se faufiler jusqu’à moi, la nuit révolue. Et pourtant...

    Tu as le front de me croire frapper de cécité, tu as le courage insensé de jouir de tes erreurs, comme si rien ne pouvait s’effondrer d’un coup. Si tout était déjà à terre, du lustre imaginaire des bâtisseurs de cités aux décès immédiats et irréversibles de tous les dieux connus, plus rien ne pourrait me toucher. Pareil à toi je vivrais, les ongles plongés au fond des paysages d’usines et de charbons. Pareil à toi, j’irais vendre sur les tombes les morceaux de quelques immortelles, j’irai assassiner tous ces hommes heureux d’exister, ventrus de compassion gluante, des tranches d‘humanités épaisses et grasses à demi broyées entre leurs lèvres.

    Attendre, comme toi, fondu dans l’obscurité des villes, que les proies de ma détresse battent le pavé de leurs talons pressés.
On dit qu’il existe sous le couvercle des tombes, une réalité plus proche des hommes d’aujourd’hui. Je dis qu’il existe sous le couvercle des latrines, une même proximité. Je dis que même dans le pus d’une pomme moisie, il existe cette sorte d’intimité. Que c’est à cela qu’un enfant affamé doit penser quand il meurt.Tu te trouves utile. Nécessaire. Tu es une partie de rien. Un néant compliqué, vide.

***

    Il t’observe avec fermeté, use d’une rigueur délaissée. Crois-tu que le temps filtrera de ses mains rugueuses, emportant avec elles le récit de tes blessures ? Il flotte entre vous une odeur sourde, une saveur de rires aigus plantée dans la bouche enfonçant les nuits à coups de marteau, à grands coups de couteau crissant. Et le jour ensanglanté luisant sur le manche, il te regarde comme si de rien n’était, la paume encore souillée d’amour.

    Il se lève, tandis que tu dors encore au milieu d’un désordre de peau et de draps. Tu as la nuque rejetée en arrière, une moue inonde ton visage interrogeant le sien. Combien de temps reste-t-il ?


Fin

Illustration : Pochep
            Parue dans la revue Commune n°42 (Ed. Le temps des Cerises)


 
 
par Nicolas Sandanassamy publié dans : Nouvelles
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Samedi 1 mars 2008

29-30/08/06

 

Chennai

 

Après une première nuit quelque peu chaotique, entre moustiques affamés et muezzins psalmodiant leur languissante mélopée dès les premières lueurs de l’aube, nous avons passé notre première journée dans la capitale du Tamil Nadu. Chennai, ou Madras, est une ville tentaculaire laissant courir sur ses cicatrices 12 ou 15 millions d’habitants. Qui sait, les chiffres varient tellement, on ne parvient jamais à une estimation indiscutable. Entre les distances et l’activité interne, il faut compter plusieurs heures en bus et des litres de sueurs pour sortir de la ville. Ici, la fatigue devient rapidement notre ombre.

 

On lit, voit et entend, tout un florilège de logorrhées balançant entre stupéfaction extatique et répulsion pudique. J’avoue moi-même être tenté de réciter mon chapelet devant l’amoncellement qui grouille sous mes yeux.

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Des visions communes à tout voyageurs venus se frotter les mirettes au glacis de l’Inde : Cyclones de voitures, de rickshaws, de motos, de bus écrasés sous une charge dont on ignore si elle vient du soleil ou des hommes. Labyrinthe de ruelles, venelles douteuses exhalant de leur chair mille odeurs d’égouts et de jasmin. Paysage de routes défoncées, engorgées et entrecoupées d’enseignes publicitaires vantant les derniers produits hi-tech totalement indispensables.

Partout se glissent des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards, des handicapés, des mendiants et des religieux errants. Partout ils fourmillent et demeurent pourtant immobiles...

 
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Ce doit être le premier coup d’œil qui vous inflige la plus grande interrogation.

 

Derrière les hublots de l’avion, je pensais déjà assister à la lente reptation d’un mythe, un serpent aux écailles séculaires jetant des milliers de lumières blanches et jaunes sur la nuit. Un mythe qui vous mène, par de longs chemins tortueux, vers vous-même.

 
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Le regard. Ce matin, nous avons parcouru gaiement les rues serrées du quartier de Tripinade, à proximité de l’océan. Il a fallu louvoyer entre les divers projectiles humains et motorisés, lancés dans toutes les direction pour enfin atteindre le bord de plage. Un bon exercice pour aiguiser les réflexes, qui nous a tout de même conduit à notre toute première rencontre.

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Dans le mælström furibond mais charmant qui nous couvrait, nous sommes pratiquement tombés sur une vieille femme, le regard en creux et le front plissé qui nous tendait sa main en sébile. Elle s’est mise à pointer de la tête un petit singe pelé accroché à son épaule. Dévotement, nous nous sommes pliés à la coutume touristique et avons déposé quelques roupies au fond de sa main. Elle s’en est allée lentement, nous laissant séduits et coupables.

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Direction la plage, la Marina Beach, suivi de l’office du tourisme pour quelques explications.
 

Les bâtiments sont beaux, dans le style pittoresque de la période coloniale, un brun délabré, mais si fonctionnel. Quelque soit son office, chaque lieu est investi d’une vie jamais violente malgré la population qui s’y retrouve.

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Chennai est une cité bruyante et brûlante, sordide et cossue, pleine des contradictions évidentes que l’on se partage entre voyageurs. Pourtant, j’y décèle une parfaite unité, une particulière homogénéité physique.

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Difficile de dire encore ce que trament les Madrasis. Certains semblent perdre leur temps avec délice à l’ombre d’un banian immense, tandis que d’autres, en bordure de trottoir, sirotent un thé au lait ou une boisson prodigieusement sucrée. Ils paraissent si détachés de l’agitation alentour. Qu’il s’agisse des corbeaux dociles comme des pigeons, ou des quelques chiens malingres sautillant près d’eux, ils restent en silence dressés dans leur intimité.

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D’autres au contraire, hardis et fiers, viennent nous voir et nous abreuver de questions.

 
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Une partie de moi vient de quelque part ici, mais c’est avec mon autre part de moi que je suis venu chercher ce fragment indien me faisant défaut. Mon père avait ce regard mélancolique et dur, amoureux et intransigeant quand il évoquait sa terre natale. De lui j’ai hérité mon œil anguleux et ferme, une exigence sans fond portée à même la peau.
 

Je ne peux m’empêcher de contempler avec amitié et souvent irritation, les méandres de mon âme indienne que je vois refléter dans le regard de tous ces indiens mystérieux. Ils sont mon énigme, le coin opaque de moi-même que je cherche à percer sans jamais tenir autre chose qu’une image tragicomique du réel.

...
par Nicolas Sandanassamy publié dans : Récit de voyage
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 Couv.jesus.3.gifLE SUICIDE DE JESUS
texte : Nicolas Sandanassamy
Dessin : Pochep
Sortie : 15 mai 2008
éditions Septième Choc
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